L’évasion des polyèdres

Bienvenue sur le site internet de Guy le Berre auteur de "l’évasion des polyèdres". Que vous souhaitiez savoir ce qu’est un polyèdre, où se trouve Concarneau…Vous cliquez au bon endroit… Laissez vous embarquer par les anecdotes et souvenirs d’un mathématicien, poète, musicien, chanteur…

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"Epilogue"- Souvenirs -


En terminant cet ouvrage je pense à Fine Brunou, ma mère.

Elle avait un petit bistrot au haut de l’avenue de la Gare à Concarneau. Les clients ne se bousculaient pas. Pourtant je garde une place pour un samedi midi de rencontres, avant mes 14ans. Les ouvriers des usines de boîtes métalliques, invités par le patron, engageaient des discussions avec les paysans venus déposer les sacs de blé à la coopérative agricole. Il était question surtout de Laniel, de Mendès France nouveau président du conseil, après la chute de Dien Bien Phu, on parlait encore de l’héroïne infirmière. Je suivais chaque soir les événements, l’oreille collée aux bribes, à peine audibles, sortant du poste, avant la lecture du « Télégramme de Brest » le lendemain matin. 3 marins pêcheurs, plus réservés après des marées difficiles, étaient montés jusque là, loin du port, sans doute parce que j’avais 2 sœurs. Jean Morvézen, mon parrain, couvreur reconnu, était au vieux comptoir en compagnie d’Henri Pelleter, marchand de fruits et livreur dans les communes du Sud Finistère.

Ma mère osa une parenthèse au sujet de mon avenir ou tout au moins d’un travail pendant les grandes vacances. Ce n’est pas compliqué dit Jean Morvézen, on essaie tout de suite. Ma démonstration à l’échelle posée contre la façade de la maison, pour quelques ardoises à changer, fut éliminatoire. « Monte encore un peu » et l’amplitude de résonance qu’il donna à cette échelle, en toute décontraction avec le pied, n’était ni gratuite ni objective ; « ça va j’ai compris ». Mais chacun s’intéressa à mon sort.

Un des marins proposa la pêche côtière. A la première occasion, aux vacances de la Pentecôte, j’embarquerais à 3h dans la nuit. « Si tout va bien, pendant tes grandes vacances, on te prendra avec nous et en 2 marées de 12 jours sur les côtes d’Irlande tu auras ton vélo cyclotouriste Arrow, la flèche de l’Ouest ». La godaille offerte par l’équipage, à l’issue de la tentative de pêche à la sardine, fut très généreuse en regard de ma contribution. Je n’avais pas le pied marin.

A l’usine Carnaud, le patron avait prévenu : c’est pour un travail de manœuvre. Quinze jours d’essai et je bloquais encore les cartons de boîtes vides comme un gardien de but. En bout de chaîne il fallait, en plus, les lancer à une hauteur impressionnante dans l’entrepôt, avant leur envoi dans les conserveries. J’en avais mal au ventre.

Finalement, c’est Henri Pelleter qui rassura ma mère en m’amenant, dans son camion chargé de fruits et légumes, à la campagne. 10 francs par jour, nourri plus des melons et des poires pour Fine à volonté…On partait à 6 h à l’aube et pour le retour, parfois il était 22 h. Jusqu’à midi, pas un mot et puis le repas semblait donner des couleurs à tous ces villages encore à approvisionner. Les épiceries-merceries-sabots-tabacs-cafés reprenaient vie pour l’arrivée d’Henri. Quand on rentrait à Concarneau, chaque soir il me disait : « c’est dommage que tu ne conduises pas…mais la France a besoin de toi ». Il me racontait aussi l’histoire du Grand Servigny, notable de la ville, qui l’avait surpris un jour dans sa jeunesse en flagrant délit de freinage brusque : « écoute moi bien petit, ce n’est pas les freins que tu uses, mais ton portefeuille ».

Tous les copains d’enfance, Concarnois, se nourrissaient ainsi du langage de ces « figures populaires ». Chaque quartier possédait les siennes, surtout en Ville Close. Et dans leur vocabulaire un peu vert parfois, les matériaux, les produits de l’emploi, étaient proches de la pensée.

Monique, ma sœur aînée participa davantage à mon orientation. Après le certificat d’études, elle avait fait quelques années de couture à Paris, avec des tantes « petites mains », puis travaillé dans un famille à Londres. A son retour, elle aurait aimé devenir secrétaire dans un magasin de marée, mais il y avait le C.A.P. et surtout les fractions…Le jour de l’échelle, j’eus beaucoup de chance : elle me proposa de les lui expliquer, et devint ma première élève attentive. A sa première paye, elle m’offrit une montre.

Mon père ne s’exprimait vraiment qu’en breton et à cette époque, dans les villes, le bilinguisme fut banni de l’apprentissage des jeunes. Bien plus tard, trop tard, j’ai pris conscience de ce manque de communication. L’abstraction de ses histoires supportait mal les traductions du féminin d’origine masculine. Une des rares lettres que je lui écrivis fut envoyée du désert en Australie, après le congrès des professeurs de mathématiques d’Adélaïde en août 1984. Je passais 3 jours à Alice Springs surtout pour me rendre sur le site aborigène du rocher mythique d’Ayers Rocks. Le bush est l’endroit rêvé pour revenir à ses racines. Mon père avait vu le jour, au début du 20ème siècle, à 15km de Concarneau, à l’orée du bois de Pleuven. Il apprit, tant bien que mal, le français au service militaire, et travailla dans des conditions difficiles comme chauffeur de camion pour les déchets de poissons. Les odeurs de son usine sur la ville étaient signe de beau temps…On ne pouvait pas tout avoir. Au sommet d’Ayers Rocks, j’ai sans doute voulu lui faire un signe, après le congrès. Angèle et Monique ont dit, à mon retour, que la lettre était arrivée à l’instant où son cercueil allait être fermé. Et elles l’ont déposée à ses côtés.

Ces gens, pour la plupart disparus, n’ont jamais entendu parler de polyèdres. Ils auraient dit : « ça ne m’étonne pas … Il a toujours été un peu rêveur. »

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